Historiquement première de toutes les appellations fromagères françaises, le Roquefort AOP est attaqué en son sein. Chronique d’un parricide !

Depuis, le 1er avril chez Lactalis, c’est carnaval ! Le premier groupe industriel laitier au monde, a eu la mauvaise idée de commercialiser un fromage déguisé en Roquefort. Une préparation qui sent le Roquefort, qui en a la couleur, mais qui n’en est pas ! Une pâle copie estampillée « Société » avec le doux nom et c’est un euphémisme, de « Bleu de brebis Société ». Mais comment Société, le premier fabricant de Roquefort, avec ses 55% du marché du Roquefort, peut-il accepter d’associer son nom à ce produit ? La réponse est toute simple… Lactalis est propriétaire de la Maison Société !

Roquefort, Appellation d'Origine Contrôlée

© LBPROD

Reconnu en 1925 comme la toute première des appellations d’origine au monde, l’ami à la pâte persillée était pourtant parti bien avant les autres à la conquête du monde. « L’AOC », terme français unique qui associe savoir-faire et terroir est un trésor. Né à Roquefort pour le Roquefort, c’est parce que la notion d’Appellation fromagère a vu le jour ici en Aveyron avec ce fromage, qu’il faut le défendre.

Le problème n’est pas que Lactalis se lance dans la création d’un énième fromage marketé. Après tout, ces faux-fromages ont envahis les rayons des hypers depuis bien longtemps… Le problème réside dans le fait que cet industriel laitier, français, joue sur l’ambiguïté, puisque l’emballage de cet ersatz est estampillé « Société ». Une maison de Roquefort, « au savoir-faire de plus de 150 ans », comme le dit leur site.

Autrement dit, lorsque le consommateur croise ce « Bleu de brebis Société» avec son emballage portant les mêmes codes de présentation, les même formes que  « Roquefort société » : il achète « un faux » pensant acheter « un vrai ». Il achète non pas un Roquefort, mais une préparation laitière bas de gamme, morte, pasteurisée.

Un savoir-faire ancestral...

©LBPROD - Maison Gabriel Coulet - Jean-Pierre LAUR

A noter qu’il n’est pas certain du tout que ce « Bleu de brebis » soit affiné dans les fleurines de Roquefort comme l’exige l’Appellation d’Origine Protégée Roquefort (AOP), mais dans de vulgaires chambres froides. Car une partie du secret de ce roi des fromages est là, dans son affinage au cœur des fleurines - brèches naturelles en sous-sol – dans lesquelles les caves ont été installées depuis des siècles. Bref, on est bien loin de l’ADN français, et du savoir-faire que protège jalousement depuis toujours les producteurs de Roquefort.

Alors quand on l’interroge, l’industriel argumente. Il semblerait que ce « Bleu de brebis » ne concurrence point le Roquefort, mais compense le recul des ventes de Lactalis. En effet, ces dernières seraient passées de 5 millions de pains en 2014 à 3,3 millions en 2018 (Oui là-bas, on parle en « pain », pas en « fourme » ou  en « tomme » ). Le problème :  en compensant son recul, Lactalis crée l’ambigüité, et devient donc un agent double ! Le plus odieux, est là !

Double jeu... dangereux

Quand Lactalis vend du Roquefort Société, en même temps qu’elle cotise, en même temps qu’elle garde chaude sa place au sein du comité sensé protéger le Roquefort, la firme dope sa concurrence.  Voilà, un double jeu dangereux, car à terme si le fromage est moins cher, loin du cahier des charges de l’AOP, Lactalis baissera le prix du lait des producteurs laitiers, créant deux prix, un pour les producteurs de l’AOP, un second pour « le bleu de brebis Société».

Le risque dans tout ça, est finalement de créer un fromage à deux vitesses, de créer une appellation premium et une autre bas de gamme. Le danger est bien là. On le sait les syndicats qui détiennent les cahiers des charges des appellations, sont composés des producteurs eux-mêmes.  A Roquefort, seules 4 maisons sur 7 restent familiales (Gabriel Coulet, Vernières, Carles, Le Vieux Berger).

© LBPROD

Autrement dit, quand un producteur industriel et surtout le premier de tous se met à produire un sous-fromage, le danger est grand pour la filière. Car, à la longue c’est la rédaction d’une nouvelle AOP avec un Roquefort pour les « riches », vendu à un tarif onéreux, et un Roquefort bas de gamme pour les « autres », sans âme. 

On ne s'attaque pas aux symboles

S’attaquer au Roquefort, c’est s’en prendre à un symbole, car après tout le Roquefort c’est une carte postale gourmande, un fromage diplomatique. On se souvient des américains qui avaient décidés de ne plus autoriser l’importation du Roquefort. Autrement dit, derrière le plus célèbre de nos fromages, c’est un bout de nous qu’il faut défendre. Donc oui il faut stopper Lactalis et interdire la production de ce faux fromage, pour redonner ses lettres de noblesse au vrai et authentique Roquefort. Alors NON, on ne touche pas au Roquefort sinon on risque bien de mordre !

Loïc Ballet, 08/06/2019